Aux côtés de « l’homme de l’art » que fut Daniel-Henry Kahnweiler – comme l’a surnommé son biographe, Pierre Assouline [1] , on ne peut manquer de mentionner la présence de Louise Leiris (1902-1988). Elle fut, plus de soixante années durant, la gestionnaire de la galerie. Leurs vies se sont mêlées sur les plans familial et professionnel et leurs noms sont indissociables. Belle-fille, collaboratrice, succédant à Kahnweiler puis légataire, Louise Leiris a consacré comme lui toute sa vie à la défense de l’art de son temps. La collection de plus de 200 œuvres, à leur double nom, dont elle a fait don au Musée national d’art moderne en 1984 avec son époux, fut d’ailleurs présentée au Centre Pompidou (22 novembre 1984-28 janvier 1985), en même temps que l’hommage rendu au « marchand, éditeur et écrivain », témoignant de leur grande symbiose.
Louise Godon est la fille de Lucie qui se marie en 1904 avec Daniel-Henry Kahnweiler, jeune Allemand âgé de vingt ans, fou de peinture et désireux de monter une galerie. Louise étant ce que l’on appelait alors une « fille naturelle », on la faisait passer pour la jeune sœur de sa mère, ce détail se retrouvant encore dans certaines biographies… Dans leurs écrits, Kahnweiler et Leiris respecteront ce secret familial, qui ne sera dévoilé qu’après leurs morts et celles de Lucie et de Louise, à l’occasion de la parution du Journal, en 1992.
Quand Kahnweiler ouvre une nouvelle galerie rue d’Astorg, en septembre 1920 – la galerie Simon, du nom de son associé –, il souhaite recruter une collaboratrice et propose le poste à sa belle-sœur/belle-fille. C’est ainsi que Louise Leiris entre dans ce métier, qu’elle ne quittera plus. Dès 1924, Leiris fréquente assidûment les dimanches de Boulogne, au domicile de Kahnweiler et demande en mariage Louise Godon, mais en s’y prenant « de la façon la plus invraisemblablement conventionnelle, commençant par demander officiellement sa main, puis n’osant la courtiser autrement qu’en lui adressant des bouquets et des poèmes et restant froid et silencieux. » [2] . Tant et si bien qu’elle refuse ! Le 2 février 1926, Michel Leiris épouse finalement Louise. À la fin des années 1920 et au début des années 1930, Picasso se rapproche de Kahnweiler, durement touché par la crise économique, qui fut son marchand avant 1914. La fréquentation de Picasso devient alors une habitude pour le couple, même si, jusqu’en 1939, Picasso a pour marchand Paul Rosenberg chez qui il expose régulièrement. Ses relations commerciales avec la galerie sont donc épisodiques. Il y édite, par exemple, des lithographies en 1928.
Le mariage des Leiris passera par nombre de crises, comme celles des années 1930 (« Je suis décidé à divorcer, partir, faire n’importe quoi, – tout ! Mais ne pas prolonger l’inanité d’une vie sans amour », Journal, janvier 1934, p. 248) et des années 1940. À partir de la Libération et à l’occasion d’un voyage en Côte d’Ivoire, il confie cependant à son Journal : « Ce que m’a appris (ou confirmé) mon dernier voyage : je ne veux plus quitter Z [Louise Leiris surnommée Zette] ; je ne crois plus à l’Afrique ni aux Nègres (pas meilleurs que n’importe quelle population) ; le voyage n’a plus pour moi de sens mythologique [...] ; l’ethnographie m’ennuie et tout ce que je souhaite c’est d’avoir au Trocadéro le moins à faire possible. » (Journal, 3 juin 1945, p. 423)
Au début de l’été 1941, Louise Leiris se présente au commissariat aux questions juives pour acheter la galerie de Kahnweiler, soumis à une procédure d’ « aryanisation ». La galerie devient alors « Galerie Louise Leiris ». Des Picasso y seront parfois exposés pendant l’Occupation. Les Leiris voient presque tous les jours le peintre, dont la production des années de guerre est très abondante. En 1937, Picasso installe son atelier au « Grenier », 7 rue des Grands Augustins à Paris, où il peint Guernica – qui fera l’objet d’un texte de Leiris, « Faire-part » : « tout ce que nous aimons va mourir ». À partir de janvier 1941, Picasso y habite. Il écrit, peint et sculpte sans répit et reçoit chez lui de nombreux visiteurs. Au printemps 1942, Louise et Michel Leiris emménagent au 53 bis quai des Grands Augustins. Les amis se retrouvent souvent au restaurant du Catalan, 25 rue des Grands Augustins.
De 1937 à 1945, de la guerre d’Espagne à la Libération de Paris et à la fin de la Seconde guerre mondiale, avec Robert Desnos, Georges Limbour ou Georges Hugnet, les Leiris sont les témoins assidus du travail de Picasso au Grenier. Dans un mouvement d’échange et de partage, la littérature et l’art se rencontrent quotidiennement. Le 19 mars 1944, « une lecture publique » du Désir attrapé par la queue est donnée chez les Leiris. Le manuscrit de Picasso fut revu par Michel Leiris. Il s’agit d’un texte proche de l’écriture automatique, évoquant l’érotisme et la mort mais aussi le contexte de la guerre. Albert Camus assure la mise en scène du spectacle. Parmi les interprètes, Michel Leiris joue Gros-Pied, Jean-Paul Sartre Le Bout Rond, Raymond Queneau L’Oignon, Louise Leiris les Deux Toutous, Simone de Beauvoir Sa Cousine… Une centaine de personnes sont présentes, parmi lesquelles, comme en témoignent les photographies prises par Brassaï, Jacques Lacan et Pierre Reverdy. En remerciement, Picasso rassemble ses amis au Grenier le 16 juin suivant. Cette représentation serait le début de la rupture Camus/Sartre, Camus ayant peu goûté le travail et le costume de Simone de Beauvoir. Jean-Paul Sartre reste lié aux Leiris, à qui il dédicacera La Putain respectueuse.
Leiris se démène pour protéger Kahnweiler pendant la guerre, lui procurant des faux papiers que le galeriste n’accepte que pour lui « faire plaisir » [3]. Les Kahnweiler finissent par quitter le Limousin pour le Lot-et-Garonne.