Un bâtiment majeur dans la capitale

La construction fut menée rapidement et Aubert emménage dans les derniers jours de 1659. Il avait choisi comme architecte un jeune inconnu nommé Jean Boullier de Bourges qui, on le suppose aujourd’hui, s’est appuyé sur les conseils des grands maîtres comme Louis Le Vau ou François Mansart pour définir le projet général de son hôtel et, notamment, dessiner l’escalier, aujourd’hui encore l’un des plus beaux du quartier.

L’hôtel Salé va servir de modèle pendant le siècle qui suit : un corps de logis principal éloigné le plus possible de la rue dont il est séparé par deux cours. Entre les deux cours, une aile basse réunit les Communs et abrite un long couloir reliant la cuisine à la salle à manger. La cour d’honneur carrée met particulièrement en valeur la façade principale du corps de logis. Le grand portail facilite l’accès exigu à la rue Thorigny et permet aux équipages de tourner plus aisément.

Le corps de logis est d’une ampleur jamais atteinte encore à l’époque, dans sa longueur  comme dans sa hauteur. On peut admirer sur la façade principale d’immenses figures de sphinx, motif à la mode dans ces années-là. La composition complexe et l’abondance du décor sculpté relèvent du courant baroque qui connut une forte émergence à Paris du temps de Mazarin. On retrouve cette esthétique architecturale dans les hôtels bâtis à cette époque, l’hôtel Amelot de Bisseuil, par Cottart, rue Vieille du temple, l’hôtel de Beauvais par Le Pautre, rue François-Miron, mais aussi dans les grands châteaux de François Mansart et de Louis Le Vau : Maisons-Laffite et Vaux-le-Vicomte.

Côté jardin, la façade est plus sobre. Une grande terrasse s’étend d’un pavillon à l’autre. Dans le jardin bas, en bordure de la rue Vieille-du-Temple, s’élevait autrefois un jeu de paume où s’était installée autrefois une troupe de comédiens, les « petits comédiens du Marais ». C’est dans ce théâtre qui connut un succès populaire certain que furent jouées pour la première fois un certain nombre de pièces de Corneille, dont Le Cid en 1637. L’entrée de l’hôtel se fait par la travée centrale de la cour d’honneur. L’escalier menait aux luxueux appartements. Même si rien ne subsiste du décor d’origine, les descriptions que l’on peut encore trouver en laissent deviner les splendeurs. Les pièces étaient garnies de lambris sculptés, d’alcôves, de pilastres, de plafonds de menuiserie ou s’encastraient des panneaux peints.

L’immense chantier n’était pas passé inaperçu et les Parisiens brocardèrent l’orgueilleuse demeure, bâtie grâce aux deniers tirés de l’impôt très impopulaire du sel. De cette impopularité est né le sobriquet d’« hôtel Salé ». Louis XIV était impatient de balayer le monde des traitants, mal vu de la population. Après la mort de Mazarin, il fit arrêter Fouquet le tout puissant surintendant des finances, en septembre 1661. L’homme jugé trop ambitieux, n’a plus les faveurs du souverain. Le procès qui lui fut fait sur ordre du roi entraîna la ruine d’une foule de financiers, et Pierre Aubert en fait partie. Il quitta en hâte sa belle demeure et ses biens furent saisis. Le vieil homme mourut en 1668.

Musée Picasso Paris, côté jardin, l'Hôtel Salé de Jean Boullier de Bourges
Musée Picasso Paris, l'Hôtel Salé fut construit par l'architecte, Jean Boullier de Bourges s’est appuyé sur les conseils des grands maîtres comme Louis Le Vau
Musée Picasso Paris, les sphynges de l'Hôtel Salé de Jean Boullier de Bourges