Connaissant les noms de tous les protagonistes présents sur la photo (y compris le chien, qui a son importance), ou derrière l’objectif, croiser les emplois du temps des uns et des autres doit permettre de la dater. Notons l’absence d’Eva Gouel sur cette photo, ce qui interroge. Picasso est de retour d’Avignon, avec Sentinelle, le chien de Derain, le 19 novembre 1914. Il ne bougera plus de Paris jusqu’en février 1917, date du voyage en Italie avec Cocteau, pour dessiner les décors et les costumes du ballet Parade de Diaghilev.
Si du côté Picasso, la situation est assez simple, les chronologies de l’activité et des déplacements de Diego Rivera sont plutôt lacunaires, surtout sur la période 1914-1918, et peu consistantes d’une biographie à l’autre. Les souvenirs de ses compagnes, Angelina et Marevna[1], écrits longtemps après les faits, sont peu précis sur les dates, et parfois erronés. Ramón Favela, dans son livre Diego Rivera, The Cubist Years[2], semble être le plus précis et le plus fiable.
En juillet 1914, sentant la guerre se profiler, Rivera et Angelina, partent en voyage d’agrément et de travail aux îles Baléares, en compagnie du sculpteur Jacques Lipchitz. Ils se rendent ensuite à Madrid où ils participent, du 5 au 15 mars 1915, à une exposition d’art d’avant-garde. Organisée par Ramon Gomez de la Serna, écrivain d'avant-garde espagnol, elle réunit des peintres cubistes et futuristes sous le titre « Los Pintores Integros », que l’on peut traduire par « Les peintres complets ». Cette exposition, très nouvelle pour l’Espagne encore très classique dans les arts graphiques, fit scandale, à la fois dans la presse et par la foule, agglutinée devant ses vitrines. Après cette exposition, Rivera retourne seul à Paris, laissant Angelina à Madrid. Celle-ci revint sans doute peu de temps après.
Durant l’été 1915, Rivera peint le tableau figurant sur la photo plus haut : Zapatista Landscape (source de discorde avec Picasso) et qui sera acheté en novembre par le galeriste Léonce Rosenberg, une facture du 3 novembre en faisant foi[3]. La rencontre immortalisée par la photo a donc pu avoir eu lieu entre avril et juillet 1915. Toutefois, les habits couvrants et sombres des trois personnes, notamment d’Angelina, tendent à penser qu’elle n’a pas eu lieu à une période très chaude et ensoleillée.
Ce serait en août 1915 que Rivera, allant rendre visite à Picasso dans son atelier, avec son ami Martin Luis Guzman, découvrit le tableau qu’il était en train de peindre, utilisant la technique de représentation de feuillage que Rivera avait inventée sur son propre tableau[4]. Ce qui entraina une fâcherie entre les deux, mais qui n’a sans doute pas vraiment duré.
[1] Marevna (Maria Vorobieff-Stebelska) est une peintre russe, arrivée à Paris en 1912 à l’âge de 20 ans. Sa relation avec Rivera commence alors qu’Angelina est à la clinique en train d’accoucher. Elle aura aussi un enfant de lui, une fille, en 1919. Marevna a publié trois autobiographies, présentant des variantes. La plus détaillée est Life in Two Worlds, Londres, Abelard-Schuman, 1962
[2] Ramón Favela, Diego Rivera, The Cubist Years, Phoenix, Phoenix Art Museum, 1984, pp.89-122
[3] Diana Magaloni et Michael Govan, Picasso – Rivera : Conversation across Time, New York, Delmonico Books – Prestel, 2016, p.160
[4] Idem